Essayez de sentir ici l'exceptionnel, une chose au monde sans paire, la grandeur de l'art et du sentiment mêlés, regardez, je vous dis, regardez bien : car ceci au-delà des jugements et des systèmes, écoutez-moi, ceci c'est la France. Et vous ne me direz plus que l'art n'a pas de patrie.
Louis Aragon (1956)
Allez à Saint-Florent, allez à ce belvédère d'une de nos terribles histoires par delà l'autre siècle, à ce lieu de division, qui n'est guère le pèlerinage que de ceux qui eussent sans doute trouvé bon que le canon tirât sur des Français, malgré Bonchamps, puisque c'étaient des Bleus… Entrez dans l'église, et regardez-le, ce païen, ce soldat de Marathon tombé, regardez ce qu'il y a de fruste, dans cette mâchoire, cet air de campagnard qui n 'est que de par ici, je veux dire de là-bas, vers la mer, où les hommes croyaient, tout ce que David ne croyait pas, où les hommes s'étaient levés contre tout ce que David le père, et son fils, cet enfant perdu dans les bagages de Bonchamps, devaient considérer l'un et l'autre, toute leur vie, comme plus précieux que leur vie… Essayez de comprendre cette compréhension française, cette poésie à la mesure d'un des plus beaux paysages du monde, où souffle vers la mer le vent républicain. Essayez de frémir comme l'enfant qui, parmi les soldats, regardait l'église où était son père comme le sculpteur de génie quand il réduisit à ce geste la fresque, complexe comme une tragédie, de son enfance et de sa pitié… Essayez de sentir ici l'exceptionnel, une chose au monde sans paire, la grandeur de l'art et du sentiment mêlés, regardez, je vous dis, regardez bien : car ceci au-delà des jugements et des systèmes, écoutez-moi, ceci c'est la France. Et vous ne me direz plus que l'art n'a pas de patrie. Louis Aragon (1956)
Et, voulez-vous, regardons-la d'un peu plus près, une fois jeté de la terrasse de Saint-Florent ce coup d'œil sur la vallée de la Loire comme une grande blessure encore mal fermée, avec ses îlots pareils aux bourgeons de la cicatrice, cette promenade à l'arête du coteau qui s'en va vers l'Ouest, à cette colonne commémorative de l'avance vendéenne, et le cloître aujourd'hui démoli, à côté de la Maison-Dieu. On l'a mis maintenant dans une chapelle latérale du côté du fleuve le général Bonchamps, et si nous n'attendons pas la dame visiteuse, et si nous franchissons audacieusement la grille qui nous sépare de la statue, un petit escalier nous permet d'aller le voir de près, d'admirer les épaules, le dos musclé, de tourner autour de ce qui n'est pas un objet de culte, mais une œuvre d'art.
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