Lettre de Bénaben à Vial, le 13 décembre 1793. Le Mans :13 décembre 1793… L'Enquête : « C’est une information des plus authentiques, c’est le résultat d’une audition de témoins… »Le Rapport de la Commission centrale des Arts près la municipalité du Mans, sur les événements relatifs à l’arrivée de l’armée vendéenne dans le département de la Sarthe au mois de décembre 1793 est l’aboutissement d’une enquête initiée en mars 1797. « C’est une information des plus authentiques, c’est le résultat d’une audition de témoins dont les dépositions ont été constatées par écrit, et qui, invités à raconter les épisodes du passage des Vendéens, ont dit chacun ce qu’ils savaient. » (Chardon, pp. 391-392) Le texte de ce rapport a été publié pour la première fois intégralement dans La Vendée en 1793 de François Grille (tome III, chapitre III, pp. 325-363) puis, précédé d’un long préambule historique, dans Les Vendéens dans la Sarthe d’Henri Chardon (tome III, pp. 390 et suiv.). DES EVENEMENTS RELATIFS AU PASSAGE DES VENDEENS DANS LE DEPARTEMENT DE LA SARTHE AU MOIS DE DECEMBRE 1793 . La formation de l'armée vendéenne, sa course rapide dans les départements de l'Ouest, sa traversée dans celui de la Sarthe, son arrivée et son séjour dans la ville du Mans sont de ces événements qui resteront gravés dans la mémoire de nos contemporains et feront époque dans les Annales de la République française et du pays que nous habitons. Nous devons à la bravoure de nos troupes républicaines, à la position topographique de la ville du Mans, de n'avoir pas été longtemps exposés aux horreurs qu'entraîne ordinairement la guerre civile ; et si nous n'avions à gémir sur quelques actes barbares de certains hommes exaltés dans leur opinion et exaspérés par la vue de leurs propriétés dévastées, nous pourrions dire que cette armée a été la principale victime de son entreprise, et qu'elle a trouvé la mort et presque sa défaite totale dans les lieux où, enhardie par des succès éphémères, elle s'était crue certaine de la victoire. La commission centrale de correspondance des arts, chargée par l'administration municipale de remplir les vues du département en recueillant les faits relatifs à cet événement, n'a pas cru pouvoir mieux seconder le but que se propose le gouvernement qu'en invitant ceux de ses concitoyens qui ont pu être témoins des faits, soit par leur service dans la garde nationale, soit par la situation de leur domicile, de vouloir bien faire passer à celui des membres de la commission chargé de les recueillir les notes particulières de ce qui était parvenu à leur connaissance. Ce sont ces notes qui, fondues les unes avec les autres, forment l'ensemble du récit au fonds duquel la commission n'a rien prétendu ajouter ni retrancher. Les collaborateurs ont été invités à se réunir pour en entendre la lecture, afin que chacun d'eux reconnaisse que les événements ont été rapportés avec la plus grande exactitude. Les anecdotes particulières recueillies avec soin et conservées feront voir le motif de l'insurrection, signaleront le caractère des chefs, les espérances qu'ils fondaient sur leur révolte, les moyens dont ils usèrent pour l'exciter, la propager et parvenir à leurs fins. Les noms seront donnés des généraux républicains qui ont le plus contribué à détruire l'armée royale et catholique par leur constance infatigable à la poursuivre. Tous ces faits, attestés par des hommes dignes de foi, doivent passer à la postérité, revêtus du sceau de la vérité et considérés comme authentiques. ORIGINE DU SOULEVEMENT Le soulèvement de la Vendée avait commencé en mars 1793, à l'occasion du recrutement de trois cent mille hommes qui fut ordonné dans toute la France. Il y eut des mouvements dans divers lieux qui furent comprimés tout de suite ; celui de la Bretagne dura quelques mois. Les insurgés succombèrent sous de grandes forces ; l'armée de la Vendée, dénuée de munitions, d'armes et de canons, trouva le moyen de s'en procurer dans diverses rencontres et attaques. Les royalistes, armés de bâtons triangulaires par une de leurs extrémités, s'étaient exercés à une espèce de tactique qui leur avait été enseignée pour s'emparer des canons ; elle leur réussit parfaitement : ils firent des conquêtes qui les exaltèrent. Eu juin, ils prirent Saumur ; la déroute des troupes reflua jusqu'au Mans et y jeta l'alarme. Les Vendéens prirent Angers et se portèrent sur Nantes ; là, ils furent repoussés et contraints de se rejeter dans le Marais. Ce fut dans ces luttes que se passa tout l'été. Le gouvernement avait fait faire contre les insurgés des levées en masse, qui furent repoussées avec des pertes considérables. Il se détermina à envoyer des forces militaires, l'armée de Mayence en forma le noyau et eut les plus grands avantages ; mais elle finit par périr presque entière. Les Vendéens, qui avaient battu avec facilité les levées en masse, furent forcés, en octobre, de passer la Loire à Ancenis ; ils allèrent à Craon, gagnèrent la célèbre bataille d'Entrames et traversèrent Laval en vainqueurs. La terreur les précédait. Ils se portèrent sur Granville après avoir pris Mayenne, Ernée, Fougères. Ils comptaient sur des secours de l'Angleterre ; mais ces secours n'arrivèrent point. Forcés de lever le siège de Granville, l'armée royale fit retraite par Avranches, Fougères, Laval, Sablé, La Flèche, et mit le siège devant Angers. Elle ne fut pas à Angers plus heureuse qu'à Granville. Un quart d'heure de patience de plus, la ville était prise. Le commandant organisait la déroute ; il a été guillotiné quelque temps après . Mais enfin le coup fut manqué, et il fallut abandonner tout espoir de rentrer de ce côté dans la Vendée. La grande armée vendéenne était sous les ordres du prince de Talmont, La Rochejaquelein, Stofflet ; la petite armée (qui n'avait pas passé la Loire) sous les ordres de Charette. La retraite d'Angers fut l'époque d'un commencement de division qui s'éleva entre les chefs de la grande armée. Le prince de Talmont voulait marcher sur Paris, prétendant que plusieurs hommes marquants de leur parti se réuniraient à eux dans la Beauce et entraîneraient les campagnes. La Rochejaquelein, au contraire, avait très à cœur de repasser la Loire, et voulait tout tenter pour suivre son plan. Il proposait de retourner par La Flèche et Sablé, de regagner Château-Gontier et de là Varades, où Charette, qui avait l'île de Noirmoutier et le pays de Retz, devait les attendre et faciliter le passage. Pendant cette contestation, l'armée défilait et gagnait Baugé, de là à La Flèche, dont on avait coupé le pont. Dans sa route, elle eut quelques petits combats à essuyer. Jusque-là, le parti de La Rochejaquelein l'emportait ; mais les tirailleurs ayant instruit l'armée qu'il était parti du Mans une colonne qui marchait sur elle et avait établi une batterie de canons à Clermont, village à trois quarts de lieue de La Flèche, sur la route du Mans, cet avis donna du cœur au parti Talmont, qui se renforça par l'espérance de vaincre. L'armée donc s'avança et mit en déroute complète quinze à seize cents hommes que commandait Chaplain Renaudin, chef alors de la garde nationale. Cette colonne avait été envoyée du Mans par le représentant Garnier de Saintes et le général Chabot. Le bataillon de Valenciennes, qui tenait garnison au Mans, faisait partie de cette colonne. Le triomphe des royalistes à Clermont fortifia de plus en plus le prince de Talmont dans son dessein de se porter sur Paris, et malgré les représentations de La Rochejaquelein, l'armée vendéenne se mit en marche pour le Mans le mardi matin 10 décembre 1793 . MARCHE DE L'ANNEE VENDEENNE SUR LE MANS. Le 10 décembre, sur les huit heures du matin, le général Chabot reçut avis de la marche des Vendéens. Il savait que les débris de l'année de Mayence, commandés par Westermann, étaient à la poursuite des royalistes ; mais ceux-ci, par une marche forcée, avaient pris une avance considérable. Cependant la nourriture malsaine à laquelle ils avaient été réduits en Bretagne, où ils ne vivaient que de racines et de blé noir, aussi bien qu'en Anjou, et pendant le siège d'Angers, où ils n'avaient eu que des noix et de méchant pain ; les mauvais chemins, la rigueur de la saison leur avaient donné une maladie mortelle, dont ils laissaient le germe partout où ils passaient. C'était une espèce de dysenterie qui avait attaqué presque toute l'armée ; sans elle, la marche eût été plus rapide encore ; on n'en eût point été instruit au Mans ; il n'y eût point eu de poste à Clermont, et les Vendéens eussent, à La Flèche, pris la route de Sablé. Mais, enfin, voilà les Vendéens qui marchent sur le Mans. Garnier (de Saintes) et Chabot font faire à la hâte des retranchements sur la route de Foultourte, avec une redoute et quatre pièces de canon. Ils élèvent une redoute à Pont-Lieue , avec des chevaux de frise ; une autre en arrière du pont, sur la levée de la Mission ; ils firent faire des fortifications, avec des abatis de bois, à l'Épau, et placèrent un poste au Gué de Maulny. Ils sentirent eux-mêmes, d'après les rapports qui se succédaient, que ces moyens de défense seraient insuffisants ; mais ils les prenaient en vue du bien public et pour calmer les populations. Un décret avait ordonné que toute ville qui ne se défendrait pas serait déclarée rebelle et rasée. On fit tout ce qui était possible pour montrer au moins du patriotisme, et éviter les reproches de la Convention . Les forces ne consistaient, au Mans, qu'en deux cents hussards, la garde nationale de la ville, un ba¬taillon de jeunes gens de la réquisition, qui n'avaient jamais vu le feu, et qui n'avaient, ainsi que la milice citoyenne, que de mauvais fusils et des piques . Le bataillon de Valenciennes fut placé au Gué de Maulny ; l'artillerie de la ville, à Pont-Lieue. Elle était commandée par le citoyen Desmares, négociant, qui eut un cheval tué sous lui par un boulet de canon. Ce brave citoyen eut le courage d'enlever de dessus son cheval ses pistolets d'arçon pour qu'ils ne devins¬sent pas la proie de l'ennemi. Il était sur le pont au poste le plus périlleux, d'où fut tiré sur les Vendéens le premier coup de canon par le citoyen Blanc, officier de la compagnie des canonniers manceaux. Ce premier coup à mitraille tua deux Vendéens et un cheval. Bientôt l'armée rebelle riposta ; son artil¬lerie était considérable ; l'ennemi arriva sur le pont au pas de charge. Le citoyen Desmares fit approcher les avant-trains des canons pour les soustraire à l'ennemi, dans l'impossibilité où étaient les républicains de tenir plus longtemps contre de si grosses masses. Une des pièces ne put être retirée du retranchement, et elle fut prise par l'armée vendéenne. DEROUTE DE L'ARMEE REPUBLICAINE Ce fut à ce moment que la déroute devint générale ; chacun gagna la ville ou se dispersa dans la campagne avec précipitation.Pendant ce temps-là, le bataillon de Valenciennes, ou ce qui en restait, fit sa retraite sur Beaumont-le-Vicomte, étant dans l'impossibilité de tenir au Gué de Maulny.La garde de l'Épau, composée de vétérans, se rendit à la première sommation d'un faible parti de Vendéens, qui lui permit de rentrer en ville.La seule résistance faite aux Vendéens fut à Pont-Lieue ; mais elle ne fut pas longue. Il était aisé aux moins clairvoyants de pénétrer la pensée de Garnier (de Saintes) : sauver les apparences.Leur résistance était jugée par lui de toute inutilité : aussi, resta-t-il en ville, ainsi que le général Chabot.Sept à huit Vendéens furent blessés à Pont-Lieue, et deux tués par le canon masqué. Ils nous tuèrent sept à huit hommes, du nombre desquels fut le nommé Cosme, canonnier, qui avait juré, quelques jours auparavant, de mourir à son poste. Le citoyen Jaillard (ivre de vin et d'eau-de-vie) fut tué dans les allées de la Mission, en ramassant les piques des fuyards. Le citoyen Richefeu fut du nombre des blessés.Les jeunes gens de la réquisition, qui étaient au poste avancé sur la route de Foultourte et La Flèche, se voyant, à la première décharge des Vendéens, poursuivis l'épée dans les reins, se replièrent sur Pont-Lieue, où ils furent accueillis à coups de sabre par les hussards postés à cet endroit, et qui avaient la prétention de les faire tenir ferme. Les réquisitionnaires, ne pouvant alors ni reculer ni avancer, se précipitèrent dans l'Huisne, malgré le froid et le gonflement de la rivière occasionné par les pluies.La peur du fer et du plomb était en eux plus forte que la crainte de se noyer. Heureusement il n'y en eut qu'un petit nombre qui ne put atteindre l'autre bord.Quand les hussards virent ces pauvres jeunes gens dans l'eau, et que pour eux-mêmes il n'y avait plus, à cinquante qu'ils étaient, de salut que dans la fuite, ils coururent vers la ville au grand galop.L'infanterie, abandonnée à elle-même, et désormais sans artillerie ni cavalerie, sans généraux, jeta armes et bagages pour être plus leste. Chacun ne songea qu'à sa sûreté, et tout fut laissé aux Vendéens.Il n'y avait sur la route et dans la rivière ni planches garnies de clous ni chausse-trappes pour arrêter l'ennemi.Il faut citer Renvoisié, canonnier du Mans, qui, avant de battre en retraite, mit le feu à un canon chargé à mitraille, jeta le désordre dans la cavalerie vendéenne qui se précipitait sur le pont, l'arrêta et donna ainsi le temps aux gardes nationales de s'échapper. Dès que le pont fut forcé, l'armée royale se précipita à la poursuite des fuyards avec une ardeur incroyable, et sans que les dix lieues de marche qu'elle avait faites dans la journée la ralentît, non plus que les marches forcées des jours précédents. Un autre fait prodigieux, c'est qu'un seul Vendéen poursuivit plus de trente fuyards dans les bois des Aunes, en tua cinq à coups de fusil, et fit sept prisonniers qu'il ramena à Pont-Lieue, où ceux-ci, avec du vin, payèrent leur rançon. L'armée vendéenne fut plus de quatre heures à défiler. De la tête à la queue, il y avait plus de trois lieues de distance. Elle était composée de deux à trois mille cavaliers, dix mille hommes d'infanterie bien intrépides. Le reste se composait de paysans et de femmes ; le tout s'élevant de soixante à soixante-dix mille. L'armée n'avait pas de costume particulier. Les plus jeunes portaient des carmagnoles. Leur cocarde était blanche, quelques-uns n'en avaient pas. L'écharpe ou la ceinture blanche était la marque distinctive des officiers supérieurs. Tous portaient le panache blanc : plusieurs une fleur de lys en or brodée sur leur chapeau ; ils n'avaient qu'un seul drapeau blanc avec des fleurs de lys. Leur cavalerie n'avait pas plus de costume. Le premier homme assez adroit pour prendre un cheval à l'ennemi montait dessus, et était cavalier. Ils ne connaissaient pas à beaucoup près tous ceux qui les avaient suivis. Ils avaient un grand nombre de traîneurs qui ne faisaient que piller et affamer l'armée sans jamais se battre. Il est faux, comme on l'avait avancé, que femmes, enfants ou prêtres se battissent. Ils avaient avec eux trente pièces de bons canons de bronze, des chariots, des charrettes chargées de blé ; une cinquantaine de carrosses remplis de femmes les suivaient ; plus de cinq cents épouses d'officiers étaient à cheval. Tandis que chacun prenait la fuite sur Le Mans, Chabot, Garnier de Saintes, les autorités constituées, les fonctionnaires publics, caissiers, receveurs, payeurs, étaient partis et avaient fait emmener dans des voitures les registres, papiers, assignats et numéraire du domaine public ; acte de prudence qui sauva tous les objets de l'enlèvement, lacération et pillage qui eussent été faits par l'armée vendéenne. Les membres du comité de surveillance se transportèrent aux maisons d'arrêt, dites Visitandines et Ursulines, où étaient détenus des citoyens et citoyennes de cette commune et des environs, au nombre de plus de trois cents. Ils firent lier les hommes deux à deux, sur la place des Halles pour prendre la route de Chartres. Pendant cette triste cérémonie les pauvres malheureux qui en étaient l'objet entendaient faire motions sur motions pour qu'on les fusillât. Les femmes ne furent conduites que jusque sur la place des Jacobins, où on les abandonna. Pottier La Morandière, maire du Mans, et Lelée, membre du tribunal révolutionnaire, proposèrent, quelques jours auparavant, confidentiellement à Garnier de Saintes, comme mesure de sûreté, de faire fusiller tant les hommes que les femmes qui étaient dans les différentes maisons d'arrêt. Garnier leur objecta que c'était, par un tel moment de crise, une grande imprudence ; que l'instant n'était pas favorable ; et en se retournant avec horreur, il dit à deux personnes qui l'entendirent très distinctement : « Voilà deux grands scélérats ! » De pareils monstres ne méritent-ils pas l'exécration de leurs concitoyens et l'indignation de la postérité ! SEJOUR DE L'ARMEE VENDEENNE AU MANS. L'armée vendéenne, ne trouvant plus de résistance, se répandit dans tous les quartiers de la commune du Mans. La tête des colonnes arriva sur les trois heures après midi, le 10 décembre. Elle se logea dans les maisons des particuliers en plus ou moins grand nombre ; quelquefois par soixante, quatre-vingts ou cent. Partout les Vendéens demandèrent des vivres, des chemises, bas, souliers et vêtements, qu'on se donna bien de garde de leur refuser. Dans la plus grande partie des maisons ils ne trouvaient que des femmes, les hommes s'étant enfuis, de crainte d'être forcés de marcher avec eux, ainsi qu'il était arrivé dans plusieurs villes. Il ne restait au Mans que des hommes faibles, âgés, hors d'état d'être utiles aux Vendéens. Partout où ils rencontrèrent des maîtres de maison, ils ne commirent pas de violences, mais ils n'épargnèrent pas les légumes, meubles, effets et comestibles des officiers publics et de tous ceux enfin qui avaient évacué. Au nombre des maisons dévastées, furent celles du citoyen Boussinières, évêque constitutionnel de la Sarthe, dont l'argenterie, les ornements épiscopaux, les provisions de bouche, le vin, les liqueurs, les meubles furent pillés et volés ; celle du citoyen Potier de La Morandière, celles des citoyens du Hail et Sarigny, celle de la veuve Caillon, épicière, place du marché Saint-Pierre. Tous les effets, lits, marchandises furent saccagés. Les citoyens Ménard Lagroie ne furent pas pillés, parce que M. et Mme Trotté, leurs voisins, qui avaient des Vendéens chez eux, eurent assez de crédit sur leur esprit pour les empêcher de se porter chez Ménard aux excès accoutumés. On trouva plus tard des amas de bouteilles cassées et qui avaient été vidées pendant l'occupation par l'armée catholique. Les maisons du département et de la municipalité, la bibliothèque, les différents bureaux furent forcés, les meubles et bustes fracassés, les rideaux déchirés. Quelques Vendéens entrèrent dans le greffe où étaient les registres de baptêmes, mariages et sépultures, et les jetaient par les fenêtres, lorsqu'une jeune fille ou nièce du concierge du palais leur cria que ces papiers étaient des registres publics qui constataient l'état des citoyens. Ils cessèrent sur-le-champ. Mais la pluie qui alors tombait à torrents en endommagea un grand nombre. Quelques-uns furent perdus tout à fait, malgré les soins qu'on put prendre pour les retrouver. Les Vendéens, las et harassés, ne songèrent qu'au repos, pendant la nuit du mardi 10 au mercredi 11 décembre. Ils n'établirent ni corps de garde, ni poste ; ils se livrèrent au sommeil et la nuit fut assez tranquille ainsi que le jour qui la suivit. Le matin du 11 décembre, les chefs, chapeau à la Henri IV, plumet, ceinture blanche autour du corps, vêtus en carmagnole et pantalons couleur chamois, parcoururent la ville, allèrent en observer toutes les issues pour établir des postes. Ils visitèrent aussi les écuries des particuliers et firent enlever tous les chevaux, même ceux de la poste et des messageries. Le citoyen Boulay, alors commandant de la gendarmerie et demeurant rue de la Sarthe, était très malade d'une blessure qu'il avait reçue à Sablé, en combattant, à la tête de sa troupe, un détachement de l'armée vendéenne qui se rendait à Granville . Son cheval ainsi que les équipages, housses et pistolets, furent trouvés dans une écurie particulière. Ceux qui s'en emparèrent voulurent savoir où il logeait et se firent conduire de force à sa chambre, dans laquelle ils le trouvèrent entouré de sa femme et de ses enfants, et quoique dans un état qui annonçait une mort prochaine, ils lui tinrent des propos très durs, qu'à peine entendait-il, mais qui glacèrent d'effroi sa famille affligée, qui crut un instant que leur projet était de lui ôter la vie. Mais ils se contentèrent de se saisir de son habit qu'ils lacérèrent en sa présence et dont ils emportèrent les boutons et épaulettes ainsi que son fusil et son sabre qu'ils aperçurent dans un coin de l'appartement et qu'on n'avait pas eu la précaution de cacher. Le citoyen Boulay mourut quelques jours après cette cruelle catastrophe. Le matin du même jour, 11 décembre, le conseil de l'armée vendéenne tint séance à l'hôtel de la Biche, place des Halles : il était composé des différents chefs, présidés par l'évêque d'Agra .Des courriers ayant été arrêtés, les dépêches furent visitées et les lettres ouvertes. Le citoyen Véron, négociant, fut mandé. Le président, après s'être assuré qu'une lettre souscrite de son nom et adressée à un de ses correspondants, à La Ferté-Bernard, était bien vraiment de lui, la lui remit entre les mains : elle contenait une lettre de change. L'évêque lui dit que ne voulant nuire à personne, on l'avait fait appeler pour lui remettre à lui-même cette valeur. Il fut prié d'avertir le citoyen Vuillé-Fontaine, négociant, qu'il eût à venir au conseil pour qu'on lui remit également une lettre avec effet de commerce à son adresse.Le conseil qui se tint l'après-midi ne fut pas si tranquille. Les chefs, ayant rendu compte de leurs courses pour connaître les arrivées de la ville, déclarèrent l'impossibilité de tenir et la nécessité de s'occuper de l'évacuation le plus tôt possible. Cette impossibilité et cette nécessité furent com¬prises de tous, mais la grande question fut celle de la route qu'on devrait prendre. Cette question fut agitée avec chaleur. Les deux partis Talmont et La Rochejaquelein soutinrent vivement leurs prétentions respectives. La tranquillité dont l'armée avait joui au Mans depuis son arrivée avait exalté l'opinion du parti Talmont. La Rochejaquelein et ses adhérents tenaient toujours ferme pour repasser la Loire, en décrivant un cercle plus grand par la route de Laval. La dispute s'augmentant fut entendue par les sen¬tinelles, qui en instruisirent ceux du dehors. Les deux partis s'agitaient aux carrefours, sur les places publiques et dans les maisons particulières. Le peu d'ordre et l'insubordination qui étaient dans cette armée augmentaient en proportion de la chaleur que chacun mettait à soutenir son opinion. Les chefs, informés de cet état de choses, voulurent ramener le calme, menaçant et sabrant ceux qui disputaient. Cependant la tranquillité parut renaître, et la nuit du 11 au 12 fut assez paisible. Les Vendéens avaient fait environ deux cents prisonniers, tant de la garde nationale que des réquisitionnaires ; ils les avaient enfermés à la maison des Ursulines, après la sortie des femmes qui y étaient détenues. Le factionnaire qui était à la porte n'avait pas été relevé ; on le somma de crier Vive le Roi, il ne le voulut pas, et fut tué à son poste. Les prisonniers vêtus d'habits d'uniforme en furent dépouillés, et leurs vêtements lacérés et brûlés. Le jeudi matin, les prisonniers furent élargis aux sollicitations très pressantes de la dame du Ranchet et de ses filles, chez qui s'étaient logés quelques-uns des principaux chefs et une partie de l'état-major. Ces dames étaient en détention lors de l'entrée de l'armée, et cet acte de bienfaisance ayant été vu très favorablement par les corps administratifs, ils les exemptèrent de la nouvelle réclusion ordonnée à tous les détenus après le retour des autorités constituées et membres du comité de surveillance, d'après les certificats et les instances les plus pressantes de la part de ceux qui leur devaient la vie et la liberté . Le conseil s'était prolongé dans la nuit du 11 au 12. Il se sépara sans prendre de détermination sur la route que l'armée devait suivre. Tous étaient d'accord sur l'impossibilité de tenir au Mans. Cette ville étant ouverte par sept grandes routes et beaucoup de chemins particuliers , il leur était impossible de la garder sans grands risques pour eux-mêmes. Ils ne se dissimulaient ni les uns ni les autres qu'il fallait au plus tôt l'évacuer. Il ne fut aucunement question de faire partir avec eux les citoyens de la ville. La proposition n'en fut faite à personne ; qui que ce soit de la ville ne les a suivis. On dit seulement qu'un jeune laboureur fut forcé par eux, avec sa charrette à chevaux ou à bœufs, de conduire leurs bagages, et que depuis on n'en n'a jamais entendu parler. Les chefs avaient donné ordre de tenir les chevaux sellés, et que chacun fût prêt à partir au premier son de trompette ; mais sur les onze heures du matin, le jeudi 12 décembre, parurent sur les hauteurs de Pont-Lieue les hussards composant l'avant-garde de l'armée républicaine, commandée par Westermann. Alors les Vendéens crièrent aux armes. Ce cri fut à l'instant répété d'un bout de la ville à l'autre. Les chefs eurent toutes les peines du monde à mettre en mouvement une partie de leurs troupes. Quelques-uns cependant des plus hardis, marchant en avant, réveillèrent le courage des autres. Des paysans, le fusil et le chapeau sous chacun un bras, le chapelet aux mains, sabots aux pieds, se traînaient bien contrariés de cet événement imprévu. Ils eussent préféré le repos de la ville au combat où on les conduisait bien malgré eux. Plusieurs faisaient des reproches à leurs chefs de les avoir induits en erreur et amenés au Mans, dont la position et le grand nombre d'issues rendaient leur perte inévitable. AVANTAGE MOMENTANE DES VENDEENS Le combat s'engagea très sérieusement vers une heure après midi. Les Vendéens plièrent un moment, mais firent à leur tour reculer l'armée de Mayence. Ils la mirent en déroute complète et la poursuivirent avec une ardeur incroyable pendant une lieue et demie. Le courage se ranima dans toute l'armée royale. Quelques-uns qui étaient en sabots les quittèrent afin de poursuivre les fuyards, laissant leurs canons plus de trois quarts de lieue derrière eux, ce qui occasionna leur perte. Les Mayençais, pourchassés à outrance, se débandèrent, s'enfuirent où ils purent ; les uns, par la route de Lucé, gagnèrent Challes, Parigné, le Château-du-Loir, Le Lude ; d'autres, par celle de Saint-Calais, allèrent à Ardenay et Boulaire ; d'autres enfin, à travers les landes, gagnèrent Moncé-en-Bélin et la grande route du Lude . Cette fuite précipitée répandit l'alarme, et fit croire pendant quelques heures que les Vendéens avaient remporté la victoire, d'autant mieux que la route de Saint-Calais était couverte de voitures rem¬plies de monde et d'effets, et suivies par des bestiaux de toute espèce. Dans ce canton, un homme de Caen, qui commandait un détachement de troupes républicaines placé à Parigné, envoya aux municipalités de Saint-Marc-la-Brière, Saint-Denis-du-Tertre et Ardennay, un ordre, signé de lui, de couper tous les ponts, et notamment celui qui venait d'être construit sur le Narrais, petite rivière de la route d'Orléans qui tombe dans l'Huisne ; mais les municipaux et agents des communes réunies refusèrent d'obéir à ces ordres par différentes raisons. 1° Il n'y avait pas d'apparence ou de possibilité que les Vendéens prissent cette route. 2° Quand même ils l'auraient prise, la coupure du pont ne les aurait pas empêchés de passer la rivière du Narrais, guéable en plusieurs endroits. 3° Ils craignaient, et à bon droit, que le pont une fois coupé ne fût pas de sitôt réparé, ce qui eût intercepté les communications avec Vendôme, Blois, Orléans, au grand préjudice des communes et de l'agriculture. DEROUTE DE L'ARMEE VENDEENNE ET SON ENTIERE EXPULSION DU MANS Les Vendéens criaient victoire et s'étaient éparpillés sans garder aucune précaution. Ils furent étrangement surpris, en arrivant à Arnage, de trouver une colonne en bon ordre, commandée par Sepher .Cette colonne, voyant les Vendéens épars, marche sur eux au pas de charge. Ceux-ci, ne présentant plus une masse imposante, ne purent résister ; ils se replièrent difficilement sur leurs canons trop éloignés. Mais les paysans vendéens, qu'ils appelaient, par forme d'injure, les pierrots, voyant la tête battre en retraite, prirent la fuite. Les braves, ne se trouvant plus soutenus, jugèrent qu'ils ne pourraient seuls résister au choc, et chacun ne pensant plus qu'à soi, la déroute devint générale. En vain firent-ils encore la tentative de tenir ferme à Pont-Lieue. Les officiers eurent beau commander, jurer, supplier, distribuer même force coups de plat de sabre, tout fut inutile, le soldat ne voyait que la mort à ce poste, et il fuyait à toutes jambes, espérant de prolonger sa vie de quelques jours. Le pont et la batterie qui était placée sur la levée n'arrêtèrent qu'un moment les républicains. Les chevaux de frise ne servirent pas plus qu'à la première attaque. Quand on est poursuivi vigoureusement on ne s'occupe pas de se défendre, mais de se sauver. Les Vendéens s'enfuirent au Mans sur les quatre heures du soir. Là ils tinrent ferme et se battirent avec acharnement jusqu'à minuit. Ils parvinrent deux fois à faire reculer les républicains et s'emparèrent d'une batterie aux environs du Puits-des-Quatre-Roues. Alors les combattants, épuisés sans doute réciproquement de fatigue, suspendirent, comme de concert l'action jusqu'au jour, tirant cependant de distance en distance quelques coups de canon pour annoncer qu'ils étaient là. Enfin, les républicains arrivés sur les sept heures du matin à la place des Halles, et affluant par toutes les rues adjacentes, achevèrent de chasser les Vendéens, dont la cavalerie, l'avant-garde et une très grande partie du corps d'armée, avaient pris le parti, dès la veille, d'évacuer la ville. ANECDOTES PARTICULIERES Il y eut sur les huit heures du matin un combat singulier à la place de l'Épau entre deux hommes qui paraissaient être chefs l'un et l'autre. Les uns prétendent que le chef vendéen était Stofflet, d'autres que c'était La Rochejaquelein. On ignore quel était l'officier républicain. Le combat resta sans issue, parce que l'affluence des vainqueurs et des vaincus les sépara.On ignore si les Vendéens avaient été instruits que trente mille hommes de l'armée du Nord devaient arriver au Mans le même jour que l'armée vendéenne, qui par là se serait trouvée entre deux feux, et par conséquent perdue. Si La Rochejaquelein était instruit de cette marche, la connaissance qu'il en avait devait fortifier son désir de repasser la Loire, et c'était une grande témérité à Talmont de vouloir marcher sur elle. Mais cette armée fut divisée entre les villes de Dreux, Évreux, Chartres, par un représentant, d'après les ordres du Comité de Salut Public, et pour raisons connues du seul Robespierre. Quoi qu'il dût arriver, les Vendéens, n'ayant pas de places fortes, ne pouvaient qu'errer et courir çà et là, sans cesse exposés à la poursuite des années républicaines. Ils ne pouvaient placer nulle part d'hôpitaux pour leurs malades et blessés dont le nombre croissait chaque jour. Ils étaient on ne peut plus mal gouvernés. Les blessés étaient quelquefois trois ou quatre jours sans être pansés, et même jusqu'à huit jours, n'ayant que trois chirurgiens qui aimaient mieux se battre que de faire leur métier ; qui d'ailleurs manquaient de remèdes. Les hôpitaux des villes où ils passaient étaient sans ressources. Quatre cents qui restèrent au Mans lors de leur retraite y furent massacrés. Ils manquaient aussi d'ingénieurs et de bons canonniers. La plupart des leurs étaient Allemands. Ils tiraient trop haut. Ils avaient de superbes canons. Plusieurs chefs se plaignaient d'avoir parmi eux des traîtres, des sauve-qui-peut, qu'ils appelaient le parti jacobin. Il paraît constant que des meneurs avaient de l'argent pour les désorganiser et les enivrer. Ils y avaient bien réussi. Pendant la nuit du 12 au 13 décembre, des canonniers brisèrent exprès, dans la rue Dorée, des caissons et chariots pour entraver la retraite. Ils parvinrent par là à sacrifier un nombre infini de femmes et de traîneurs. Ces mêmes meneurs avaient fait manquer la prise de Granville, en insinuant aux paysans que les chefs voulaient s'embarquer et les livrer à la merci des républicains ; qu'en ne prenant pas la ville ils les forçaient à rester parmi eux. Ils employèrent avec succès la même manœuvre à Angers. La ville du Mans offrait, dans le moment du combat et de la retraite, un tableau bien déchirant dont on voulait dérober la connaissance à la postérité ; mais l'histoire veut la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Dans le premier moment on ne connaissait point de bornes, tout était dans le chaos ; à mesure qu'on trouvait, le vendredi matin, des femmes, des enfants et des hommes, on les menait à Pont-Lieue pour les fusiller, et le samedi 13, on y enterra les morts au nombre de trois à quatre cents, non compris les combattants vainqueurs ou vaincus, lesquels furent tués sur cette avenue de la commune, et qu'on ne pouvait reconnaître, car ils avaient été sur-le-champ dépouillés. Il est à remarquer qu'au moment où l'alarme devint générale, le jeudi, sur le midi, dans l'armée vendéenne, ceux qui étaient du parti Talmont, croyant toujours qu'on allait effectuer la retraite sur la route de Paris, s'y enfilèrent. Bientôt instruits de leur erreur, et que l'armée prenait la route de Laval, ils rétrogradèrent, ce qui fut cause de leur ruine ; car, étant tombés entre les mains de l'armée républicaine, ils furent tous, ou la plus grande partie, tués sur la place ou livrés au tribunal militaire, qui suivait l'armée, jugés et exécutés sur-le-champ. Ce spectacle cruel se passait sous les yeux des citoyens, qui criaient à l'horreur. Deux grandes routes se joignent au nord-ouest de la ville du Mans : l'une conduit en Bretagne, par Laval ; l'autre en Normandie, par Alençon. Plusieurs traîneurs, surtout ceux qui revenaient de la route de Paris et avaient échappé à la poursuite des républicains, se trompèrent encore à ces deux routes, et se lancèrent dans celle de Normandie. Ceux-ci furent encore victimes de leur erreur ; car, instruits, à quelque distance du Mans, que le corps d'armée marchait sur Laval, ils détournèrent leur route sur la gauche, et tombèrent entre les mains de gens partis du Mans pour aller à leur poursuite sous les ordres d'un chef de la garde nationale (Lefaucheux, soldat invalide), qui les fit fusiller et massacrer de son autorité privée, avec une barbarie qui n'a pas d'exemple. La ville avait couru, le jeudi soir sur les dix heures, le plus grand danger. Les généraux républicains, outrés de la résistance des Vendéens, arrêtèrent de mettre le feu à la ville, et n'en différèrent l'exécution au lendemain que parce que leurs obus n'étaient pas arrivés. Westermann s'y opposait, et d'ailleurs l'éva¬cuation des Vendéens, le lendemain, épargna cette cruelle catastrophe. L'état de misère dans laquelle se trouvait l'armée vendéenne répandit dans la ville une telle infection, qu'il en résulta une maladie épidémique qui mois¬sonna beaucoup de monde, et particulièrement ceux qui avaient dépouillé les morts et s'étaient habillés de leurs vêtements : il en réchappa très peu . Les partis différents qui couraient dans les rues, tour à tour, mettaient les citoyens dans la plus grande perplexité pour répondre, ignorant s'ils avaient affaire à des Républicains ou à des Vendéens. Une pauvre domestique du bourg d'Anguy en fut la victime : elle cria vive la République mal à propos et fut massacrée par les Brigands . Nous avons dit que l'armée vendéenne avait commencé à défiler le jeudi, à quatre heures du soir ; elle arriva sur les huit heures à Lognes, sur la route de Laval, et le lendemain matin, sur les neuf heures, à Laval, fort harassée. Elle n'avait plus cet air victorieux qu'elle affectait lors de son passage, après la bataille d'Entrames. Westermann la poursuivait sans relâche, et l'on peut dire que sa bravoure, sa constance et son intrépidité ont opéré la défaite des Vendéens. Si dans ce moment il se fût trouvé quatre pièces de canon et un bataillon, elle eût eu lieu sur-le-champ. L'avant-garde vendéenne et une partie du corps d'armée dut (sic) son salut à La Rochejaquelein, qui sou¬tint seul la retraite, qui est une des plus belles qu'on pût faire. Il était encore le vendredi matin sur la place de l'Éperon, au Mans. Il trouva moyen de favoriser sa retraite par une batterie de quatorze pièces de canon qu'il établit au bois de Pannetière, qui tua sur la route beaucoup de Républicains. Ceux qui ne furent pas atteints se replièrent sur la ville, d'où Westermann eut beaucoup de peine à les faire repartir, parce qu'ils étaient excédés de fatigue et de besoin, ce qui donna une avance de trente-six heures de marche à l'armée vendéenne, en sorte que le passage de la Loire fut effectué par une partie de l'armée, et ce ne fut que l'arrière-garde qui se battit avec Westermann à Segré. Ceux qui restèrent des Vendéens ont formé le noyau de la Chouannerie. Excepté les blessés de l'hôpital, les Vendéens perdirent peu de bons soldats au Mans, mais une très grande quantité dans leur déroute. La plupart de ceux qui ne purent suivre l'armée et quittèrent la grande route furent massacrés, à la réserve d'une colonne d'environ soixante hommes qui se retira entre Vallon et Loué, passa la Vaigre du côté d'Anières et rejoignit l'armée à Château-Gontier. Les habitants des campagnes n'eussent pas commis d'eux-mêmes l'horreur des massacres qui furent faits à la Quinte, à Degré et à Brullon. Ces massacres furent commandés et exécutés par ordre et en présence d'un habitant du Mans qui marcha à la tête de gens encouragés par l'espérance du pillage. De tels monstres doivent être en exécration à leurs concitoyens. La Morandière, par un nouveau trait de barbarie, fit tirer des maisons d'arrêt et conduire au haut de la place des Jacobins vingt-trois à vingt-quatre femmes et enfants qu'il fit de sang-froid déshabiller en sa présence, et assommer à coups de bâton et de sabre quelques jours après le départ des Vendéens. Sur ces actes féroces nous pouvons répéter ces mots du chancelier de l'Hôpital (Traduction libre) : « Que ne puis-je effacer du temple de mémoire, « Les forfaits, les horreurs de ce siècle pervers ? « Les âges à venir ne pourront pas le croire. « Je me tais et voudrais cacher à l'univers « De mes contemporains la faiblesse et les crimes. « Reporter au néant jusqu'au nom des victimes. » NOTE SUR DEUX PRETRES REFRACTAIRES Un prêtre non assermenté était resté caché pendant les premiers mois de 93 au fond d'un réduit creusé dans l'épaisseur du mur d'une maison de la rue des Quatre-Roues. Il se retirait durant le jour dans sa cachette et n'était libre que la nuit ; pour occuper les heures si longues de sa captivité, il filait de la laine. Le jour de la bataille, il était là gîté et il entendit les soldats républicains qui avec leurs baguettes de fusil sondaient le mur tout autour de lui. Il ne fut pas découvert, mais il entendit découvrir de l'autre côté de la muraille un autre prêtre qu'on y avait caché comme lui sans qu'il le sût. Qu'on juge de sa désolation et de sa peur ! TRAITS DE BIENFAISANCE ET D'HUMANITE Après de tels récits, il est bon de reposer son âme sur des actes généreux qui doivent être consacrés par la reconnaissance envers ceux de nos concitoyens auxquels ils sont dus. De ce nombre est la retraite que plusieurs habitants de cette ville et de la campagne donnèrent à quelques malheureux vieillards, femmes et enfants, qui furent sauvés par ce moyen des massacres . Le gouvernement n'a point vu avec déplaisir les soins qui furent portés à ces malheureux, dont il ordonna la réclusion jusqu'à ce qu'il eût reconnu leur état. Ils ont presque tous été renvoyés dans leur pays. Quelques femmes, au nombre desquelles étaient des religieuses, ont été arrachées à l'avidité et à la barbarie par des soldats républicains de l'armée de Westermann, qui les mirent en lieu de sûreté. La maison des citoyens Bérard et Vétillard, blanchisseurs de toile à Pont-Lieue, servit d'hôpital à plus de deux cents individus républicains, successivement, ou vendéens, qui furent blessés dans les environs ; ils y furent traités avec tous les soins qu'on peut attendre de l'humanité bienfaisante. Les citoyens Bérard et Vétillard attestent, à la louange de ces malheureux, que tous ils supportèrent avec le plus grand courage leurs pansements et leurs douleurs. En général, les braves des deux armées étaient honnêtes et humains ; mais, en revanche, les traî¬nards étaient lâches, cruels et pillards. ADMINISTRATION PROVISOIRE APRES LA RETRAITE DES VENDEENS Quand l'armée vendéenne fut sortie de la ville, le vendredi matin 13 décembre, le peu de citoyens qui avaient été comme consignés dans leurs maisons sor¬tirent, et se rencontrant dans les rues sans trop se connaître particulièrement, s'embrassaient et se féli¬citaient. Chacun ignorait ce qui s'était passé dans les lieux des différents combats, hors ceux qui habitaient le quartier et les rues depuis la Mission jusqu'aux halles. On allait en voir les maisons, qui étaient toutes criblées de boulets, balles, biscaïens . Le pignon de la maison du citoyen Leprince, rue des Quatre-Roues, l'atteste encore. La plupart des autres maisons ayant été reconstruites en partie ou en entier, dans plusieurs on a trouvé des boulets tom¬bés dans les appartements. Des citoyens convinrent de se rendre à la municipa¬lité, pour former une espèce d'administration provi¬soire, jusqu'au retour des autorités constituées, afin de faire déblayer les rues, enterrer les cadavres, enlever les ordures qui infectaient l'air, et pourvoir à la subsistance des troupes républicaines qui affluaient en ville par la route de La Flèche et de Tours, lesquel¬les avaient le plus grand besoin de repos et de vivres. Ces troupes étaient commandées par les généraux Westermann, Marceau, Muller, Sépher. Toutes ces opérations étaient difficiles. 1° On ne pouvait fournir de subsistances à nos troupes, parce que la ville en était absolument dénuée par le séjour des Vendéens. 2° On ne pouvait nettoyer et déblayer la ville faute de voitures et de chevaux, les Vendéens les ayant tous emmenés. Trois représentants du peuple, Barbot , Turreau et Prieur de la Marne, suivaient l'armée et parcouraient la ville à cheval. Ils reconnurent les difficultés qu'éprouvaient les citoyens, provisoirement assemblés en corps administratif, et ils leur prescrivirent de faire arrêter tous les administrateurs quelconques, qui avaient abandonné leur poste. Ces administrateurs durent être livrés au tribunal qui fut établi pour les juger et juger aussi les Vendéens faits prisonniers. Les municipaux provisoires déclarèrent qu'ils n'exécuteraient pas de semblables ordres, parce que, si les administrateurs ne fussent pas sortis du Mans, les papiers, registres, caisses eussent été dilapidés, pillés, volés. Les administrateurs les suivaient pour être sûrs qu'ils fussent rétablis dans les bureaux, après le départ des Vendéens. Les représentants sentirent la justesse de ce raisonnement, et n'en laissèrent pas moins leurs ordres entre les mains des municipaux. Ces ordres ne furent pas exécutés, mais on envoya dans les campagnes chercher charrettes, bœufs, chevaux ; on fit creuser en divers endroits de grandes fosses, les cadavres furent enterrés en deux jours ; on retira ceux qui avaient été jetés dans les rivières, dont ils avaient corrompu l'eau, et la ville fut nettoyée au grand étonnement des administrateurs, qui, à leur retour, ne purent s'empêcher d'en témoigner leur surprise, lors de la reddition de compte qui leur fut faite par les municipaux provisoires. On fournit aussi des chevaux aux courriers qui arrivaient et dont la route ne fut retardée que d'un jour. Les municipaux ne manquèrent pas, dans leur rapport aux administrations, d'exprimer la reconnaissance qui était due aux citoyens Chardron, marchand de volailles, et L'Héritier, confiseur, qui, vu l'absence de l'étapier, se réunirent pour donner 15 sous en forme d'étape, à chaque soldat qui arrivait, afin qu'il pût se procurer à la campagne ce qui serait nécessaire à sa subsistance. Sans cela, la ville eut été livrée aux horreurs du pillage qui commençait déjà à s'effectuer dans différentes maisons, entre autres celles des citoyennes Ve Carreau, l'abbé Piron, ci-devant chanoine, et Leprince de Clairsigny, négociant. SUITE DE LA DEROUTE ET CE QUE DEVINT EN DEFINITIVE L'ARMEE VENDEENNE Pendant ce temps-là, les Vendéens, toujours poursuivis et harcelés par Westermann, désiraient repasser la Loire et regagner leurs marais . Les paysans soupiraient après le Poitou où seulement ils avaient, dans le principe, voulu se battre. Le gouvernement, pour empêcher leur passage, avait fait conduire tous les bateaux à Angers et à Nantes, de façon qu'il ne leur restait pour ressource que quelques bateaux qu'ils trouvèrent sur les étangs, et qu'ils firent conduire sur des charrettes à Ancenis. Mais cette ressource était bien faible pour tant de inonde. Pour y suppléer, ils firent construire des radeaux avec des caisses, des planches et tout ce qu'ils purent rencontrer. Quelques-uns passèrent dessus, mais la précipitation qu'on avait mise à la construction de ces machines était un garant de leur peu de soli¬dité. Elle fut cause que plusieurs se noyèrent. Westermann, qui, pour prix de ses victoires, n'a reçu de lauriers que la guillotine, tandis que Rossignol, Léchelle, Santerre, fameux par leurs déroutes, ont vu leur ignorance, leur immoralité et leurs crapules couronnées, Westermann, disons-nous, qui voulait avoir l'honneur de détruire la Vendée, la poursuivit avec une ardeur incroyable. La Rochejaquelein, qui commandait l'arrière-garde, convaincu du danger auquel il était exposé, engagea la cavalerie à le suivre à la nage. S'élançant à l'eau et se croyant suivi, il gagna l'autre bord, et fut bien surpris de s'y trouver seul. Il revint sur ses pas rejoindre sa troupe immobile. La violence du courant l'avait intimidée, il lui reprocha sa lâcheté. Ses discours, sa double expérience, et, plus que tout cela, les hussards de Westermann qui paraissaient sur les hauteurs, en décidèrent un grand nombre à le suivre. Plusieurs se noyèrent et La Rochejaquelein fut assez heureux pour traverser une troisième fois et faire sa retraite dans la Vendée, malgré les troupes républicaines stationnées à Saint-Florent. Pour terminer sur son compte, il fut tué quelque temps après dans une rencontre où un acte d'humanité l'avait engagé trop avant. Les Vendéens, restés du côté d'Ancenis, fuirent précipitamment devant les troupes républicaines qui les atteignirent et les battirent à Savenay. Le reste se sauva dans les marais, se rallia peu à peu, et trouva encore moyen de passer la Loire entre Nantes et Paimbœuf, du côté d'Indret, et d'aller grossir l'armée de Charette. On peut évaluer à dix mille, en tout, le nombre de ceux qui repassèrent la Loire, mais c'était l'élite de l'armée. Leur perte, depuis leur premier passage, peut être évaluée à soixante mille. Mais ils tuèrent aussi beaucoup de républicains. Ce qu'il y a de plus cruel et de plus affligeant, c'est qu'en de pareilles guerres, de quelque côté que penche la victoire, c'est toujours le sang français qui coule. Tel est le résultat des guerres civiles, dont il est impossible de raconter toutes les horreurs ; un voile impénétrable en couvre encore une partie dans ce moment. Il sera réservé à nos neveux de le soulever. Ce récit est l'analyse des différentes notes qu'on s'est procurées, toutes portant le caractère de l'authenticité, et étant attestées par des témoins oculaires dignes de foi.
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